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[ H e a l t h c a r e E x e c u t i v e · N ° 7 3 · 2 0 1 3 ]
Public
Health
L'enjeu
«L'utilité de la recherche clinique dépend
de sa crédibilité scientifique et de sa perti-
nence quant aux problèmes rencontrés par
les cliniciens et leurs patients. Les clini-
ciens, qui fondent leurs décisions sur la lit-
térature médicale, et les chercheurs qui la
créent, ont besoin de connaître ce qui aug-
mente et ce qui diminue la puissance de la
recherche scientifique. Les lecteurs doivent
donc jouer un rôle actif dans le jugement
d'une crédibilité scientifique. Par une seule
lecture passive, sans considérer systémati-
quement et en avance les principes fonda-
mentaux, ils remarqueront moins vraisem-
blablement les imperfections et seront plus
vraisemblablement induits en erreur»
(RH. Fletcher. Épidémiologie clinique. Édi-
tions Pradel).
Un exemple caricatural,
mais publié...
Un des meilleurs exemples d'absence
d'analyse critique de la littérature provient
d'un article publié il y a de cela plusieurs
années dans un quotidien grand public
belge francophone bien connu et depuis,
largement relayé sur la toile.
Dans ce journal, on pouvait lire «réalisée
par la très sérieuse Université de Caroline
du Sud, une étude a prouvé que les
femmes qui pratiquaient la fellation, à rai-
son d'une à deux fois par semaine, rédui-
raient leur risque de développer un cancer
du sein de 40%». D'après le journaliste,
«la recherche a porté sur deux groupes,
soit 6.246 femmes âgées de 25 à 45 ans
qui ont pratiqué la fellation de manière
régulière au long des 5 à 10 dernières
années et 9.728 femmes qui ne la prati-
quaient que peu ou pas du tout. Dans le
premier groupe de femmes, 1,9% des
femmes ont été touchées par le cancer du
sein, contre 10,4% dans le second
groupe».
Cette étude était en réalité imaginaire et
n'a donc jamais vu le jour; il s'agissait d'un
canular réalisé par un américain ayant
posté sur le web un communiqué de presse
portant le sceau de l'Université de Caroline
du Sud afin d'asseoir un semblant de crédi-
bilité.
Différents indices permettaient de se dou-
ter que cette étude était fausse. Par
exemple, une incidence de cancer du sein
de 10% est peu vraisemblable chez des
femmes de ce groupe d'âge. D'autre part,
selon les valeurs d'incidence données, la
réduction de risque n'est pas de 40%, mais
bien de plus de 80%. Enfin, une rapide re-
cherche sur PubMed ne ramène aucun des
chercheurs cliniciens cités dans l'article.
De multiples biais
Il est par ailleurs important de préciser que
même si cette étude avait été réellement
réalisée, les biais méthodologiques sus-
pectés d'après les données disponibles
n'auraient nullement permis d'aboutir à de
telles conclusions.
Primo, nous pouvons nous interroger sur la
véracité des informations collectées à pro-
Epidemiology
Il n'est jamais trop tard
pour apprendre à
(bien) lire...
La lecture critique d'un compte-rendu d'essai thérapeutique vise à évaluer la fiabilité
et la pertinence des résultats avant leur éventuelle exploitation. In fine, pour un
clinicien, la question est de savoir si les résultats présentés justifient un changement
de sa pratique. Cette lecture critique nécessite toutefois la compréhension d'un certain
nombre de notions, ayant notamment trait aux statistiques et à la méthodologie, qui
peuvent paraître d'un premier abord abscons, mais qui sont en réalité accessibles.
C'est du moins ce que nous allons tenter de vous démontrer.
Pr Olivier Bruyère
Unité de Soutien Méthodologique
en Épidémiologie et en
Biostatistiques, CHU de Liège, ULg
MS7618F
Même si cette étude avait été réellement réalisée,
les biais méthodologiques suspectés d'après les données disponibles
n'auraient nullement permis d'aboutir à de telles conclusions.