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[ H e a l t h c a r e E x e c u t i v e · N ° 7 3 · 2 0 1 3 ]
veaux matériaux. Aussi, avons-nous eu
l'idée d'utiliser le squalène, un lipide natu-
rel et biocompatible, précurseur de la bio-
synthèse du cholestérol. Nous avons cou-
plé chimiquement à ce lipide des médica-
ments anticancéreux ou antiviraux. Grâce à
la conformation moléculaire remarquable-
ment compacte du squalène, les bioconju-
gués (squalène couplé aux principes actifs)
forment spontanément des nano-particules
en milieu aqueux. Celles-ci s'avèrent beau-
coup plus efficaces que le principe actif
administré sous forme libre. En effet, les
nano-médicaments squalénés atteignent
un pouvoir de charge de l'ordre de 50%
(puisque chaque molécule de squalène est
couplé à une molécule de médicament), ils
peuvent être administrés soit par voie in-
traveineuse, soit par voie orale, ils favo-
risent la pénétration intracellulaire, faci-
litent le passage transmembranaire et sur-
tout, les principes actifs sont libérés dans
les cellules cancéreuses par un mécanisme
enzymatique (hydrolyse de la liaison entre
le squalène et l'anticancéreux) et non rapi-
dement libérés (et dégradés) dans le tor-
rent circulatoire.
Concrètement, le concept de squalénisa-
tion a été appliqué à la gemcitabine, de
sorte que nous avons pu montrer que la
quantité du principe actif transportée par
ces nano-particules était de 41% (5 fois
plus qu'avec des liposomes). Cette capaci-
té de charge a donné des résultats specta-
culaires in vivo sur des modèles précli-
niques murins de leucémies métastasiques
et humains de cancer du pancréas.
A nouveau, une société a été fondée, Meds-
qual, afin de recueillir les fonds nécessaires
aux développements cliniques, soit environ
3 milllions d'euros. Malheureusement,
cette société est en cours de liquidation car
ces fonds indispensables au développe-
ment de ce nano-médicament n'ont pas pu
être récoltés.
Comment expliquez-vous le
besoin de recourir à la
constitution en start-up
pour dégager les fonds
nécessaires aux essais
cliniques? Y a-t-il des freins
culturels ou économiques
aux investissements dans
ce domaine?
Pr Patrick Couvreur: Plusieurs motifs me
semblent pouvoir être dégagés.
Le premier réside dans la persistance
d'une certaine déconsidération de la galé-
nique. L'industrie du médicament a investi
des sommes considérables dans le
screening haut débit de molécules issues
de la synthèse chimique. Cela n'a malheu-
reusement pas donné les résultats es-
comptés et je suis convaincu que l'innova-
tion par la forme galénique pourrait ouvrir
des perspectives nouvelles pour la décou-
verte de nouveaux médicaments. Par
exemple, la reprise de vieilles molécules
qui n'ont pas pu atteindre le stade de nou-
veaux médicaments pour des raisons très
variées (absence de solubilité, biodistribu-
tion inadéquate, métabolisation trop rapide,
toxicité etc.), sous une forme «nano»
pourrait leur redonner une seconde vie en
décuplant leur efficacité.
Le second tient dans la pluridisciplinarité né-
cessaire à la création de nano-médicaments:
physiciens, chimistes des matériaux, phar-
maciens galénistes, spécialistes de la phar-
macocinétique, pharmacologues doivent tra-
vailler de concert pour aboutir à un résultat
probant. L'aggrégation de ces cultures scien-
tifiques différentes dans une même équipe
n'est pas suffisamment encouragée, sans
doute parce que le fonctionnement de telles
équipes de haut niveau dépasse la compé-
tence d'un management classique.
Le troisième est lié à l'augmentation expo-
nentielle des exigences règlementaires, qui
découragent beaucoup d'industriels, et
cela d'autant plus qu'il s'agit de produits de
niche.
Le quatrième réside dans la désindustriali-
sation de l'Europe: les entreprises préfèrent
sous-traiter ou délocaliser leur recherche
dans des pays à moindre coût de main
d'oeuvre. A cela s'ajoute la faiblesse du
capital à risque. En raison de la crise, les
grandes entreprises sont plus frileuses, et
nous n'avons pas, en Europe, de tradition
de capitaux risqueurs, comme cela existe
aux Etats-Unis.
Et enfin, dernier motif qui me paraît devoir
être signalé: le rapport négatif des médias
à l'industrie du médicament et à la phar-
macie. Sans cesse, les évènements néga-
tifs sont montés en épingle, font la «une»
des journaux, tandis que l'apport de la
science est minoré. Tout cela crée un climat
défavorable à l'innovation médicale et à
l'investissement... Le public devient beau-
coup moins tolérant que par le passé vis-à-
vis de la survenue des effets secondaires,
alors qu'il faut accepter que tout médica-
ment présente un risque d'effet secondaire.
Il serait utile de rappeler qu'avant d'avoir
son autorisation de mise sur le marché,
tout nouveau médicament doit démontrer
un rapport «bénéfice/risque» élevé et que
l'augmentation de l'espérence de vie doit
beaucoup aux médicaments.
«Il faut absolument proposer
de nouveaux concepts qui
permettront des innovations
radicales dans le champ
de la galénique.
Et celles-ci passent
indubitablement par
l'introduction de nouveaux
matériaux.»
«Je suis convaincu que
l'innovation par la forme
galénique pourrait ouvrir des
perspectives nouvelles
pour la découverte de nouveaux
médicaments.»