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2013
fréquemment utilisé pour les ouvrages
théologiques qui portaient sur le thème
de la création en six jours.
Le Décaméron est réputé pour ses récits
érotiques, son humour spirituel et ses
moqueries à l'égard du clergé et de ses
représentants; c'est en outre un ouvrage
incroyablement bien construit, avec
mise en abyme de tous les récits. Cette
oeuvre fut déterminante pour la prose
italienne du 14
e
siècle et se trouve ainsi
à la base de l'italien moderne.
Le dixième récit que Boccace raconte le
troisième jour est une satire évidente
des visions et tentations des ermites
dans le désert (6). Rustico, un ermite
dans le désert, rencontre une jeune
vierge, nommée Alibech, en quête de
la vérité et qui a abandonné sa famille
et tous ses biens dans la ville Capsa.
Ayant tout d'abord hasardé quelques
questions, il s'aperçut bien vite qu'elle
n'avait jamais connu d'homme et qu'elle
était aussi simple qu'elle le paraissait.
Pour quoi, il imagina de la faire servir à
ses plaisirs sous le prétexte de servir Dieu.
Il commença, en de longs discours, à lui
montrer combien le diable est l'ennemi
de Dieu; puis il lui donna à entendre que
le service qui pouvait être le plus agréable
à Dieu était de remettre le diable dans
l'enfer, auquel le Tout-Puissant l'avait
condamné. La jeune fille lui demanda
comment cela se faisait. À quoi Rustico
répondit: Tu le sauras tout à l'heure; pour
cela, fais ce que tu me verras faire. Et il se
mit à se dépouiller du peu de vêtements
qu'il avait, de sorte qu'il se trouva com-
plètement nu. La jeune fille en ayant fait
autant, il la fit placer à genoux, droit en
face de lui, comme si elle voulait prier.
Tous deux étant dans cette posture, et
Rustico se sentant plus allumé que ja-
mais de désir en la voyant si belle, survint
la résurrection de la chair. Ce que voyant
Alibech, elle dit, tout étonnée: Rustico,
quelle est cette chose que je te vois poin-
dre si fortement en dehors, et que moi je
n'ai pas? Ô ma fille, dit Rustico, c'est là le
diable dont je t'ai parlé. Et vois-tu? Il me
tourmente tellement, à cette heure, que
je puis à peine le supporter. La jeune fille
dit alors: Loué soit Dieu! Je vois que je suis
mieux partagée que toi, car moi je n'ai
pas ce vilain diable. Rustico reprit: Tu dis
vrai, mais tu as autre chose que je n'ai pas,
moi, et tu l'as en place du diable. Et quoi
donc, dit Alibech? À quoi Rustico répon-
dit: Tu as l'enfer, et je t'assure que je crois
que Dieu t'a envoyée ici pour le salut de
mon âme, afin que, tandis que ce diable
me cause tant de tourments, tu aies pitié
de moi et consentes à ce que je le remette
dans l'enfer. Tu me donneras un grand
soulagement, et tu feras un grandissime
plaisir à Dieu, tout en le servant, si tu es
venue en ce lieu pour faire ce que je te
dis. La jeune fille, dans sa naïve bonne foi,
répondit: Ô mon père, puisque j'ai l'enfer,
ce sera quand il vous plaira. Rustico dit
alors: Ma fille, sois bénie. Allons donc, et
remettons-l'y de façon qu'il me laisse en-
suite tranquille. Ainsi dit, il mena la jeune
fille sur un des deux lits et lui montra
comment elle devait se tenir pour laisser
emprisonner ce maudit de Dieu. La jeune
fille, qui n'avait encore jamais mis au-
cun diable en enfer, ressentit la première
fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit
à Rustico: Certes, mon père, ce diable
doit être bien méchant et
véritablement
ennemi de Dieu, car, même dans l'enfer,
il fait souffrir quand on l'y fait entrer. Ma
fille, dit Rustico, il n'en sera pas toujours
ainsi. Et pour faire que cela n'arrivât plus,
six fois de suite, avant de descendre du
lit, ils remirent le diable en enfer, tant
qu'enfin ils lui eurent fait baisser la tête, et
qu'il se tînt tranquille. Mais le lendemain,
ils recommencèrent à plusieurs reprises,
et l'obéissante jeune fille se prêtant tou-
jours à la chose, il advint que le jeu com-
mença à lui plaire, et elle se mit à dire à
Rustico: Je vois bien qu'ils disaient vrai, ces
braves gens de Capsa, en prétendant que
servir Dieu était si douce chose. Et certes,
je ne me souviens pas avoir jamais rien
fait qui m'ait procuré un plaisir si grand
que celui de remettre le diable en enfer.
Aussi j'estime que quiconque s'occupe de
toute autre chose que de servir Dieu est
une bête. C'est pourquoi elle allait sou-
vent trouver Rustico, et elle lui disait: Mon
père, je suis venue ici pour servir Dieu et
non pour rester oisive; allons remettre le
diable en enfer. Ce que faisant, elle disait
parfois: Rustico, je ne sais pourquoi le
diable s'enfuit de l'enfer, car s'il y restait
aussi volontiers que l'enfer le reçoit et le
retient, il n'en sortirait jamais.
Références
1.
Athanasius Magnus Alexandrinus, Vita Antonii, St. Benno-
Verlag, Leipzig, 1986 (version fr: Athanse d'Alexandrie,
Vie de Saint Antoine, traduit par C. de Rémondange, 1874
(http://fr.wikisource.org/wiki/Vie_de_saint_Antoine_
(R%C3%A9mondange)
2.
Hieronymus, Vita Pauli, Het leven van Paulus van Thebe,
bezorgd, vertaald en toegelicht door Vincent Hunink,
Uitgeverij P., Leuven, 2002 (Version FR: Saint Jérôme,
Vie de Paul de Thèbes, traduction, introduction et notes
par P. de Labriolle, Suisse, 1886) (http://gallica.bnf.fr/
ark:/12148/bpt6k916430/f73.image)
3.
Musitelli S., Bossi I., From "Devil's temptation" to "Erotic
Imagination",
De Historia Urologiae Europaeae, vol.20,
p.67-79, History office EAU, Arnhem, 2013
4.
Frazer, James George. Folklore in the Old Testament: studies
in comparative religion, legend and law.
London, 1923.
5.
Abba Johannes van Lycus, Historia Lausiaca, Hfst.XLII
(Version FR: Palladius, Histoire Lausiaque, traduction par A.
Lucot, Paris, 1912) (http://www.abbaye-saint-benoit.ch/
saints/palladius/palladius.htm#_Toc199164334)
6.
Boccacio Decamerone vertaling door Margot Bakker, L.J.
Veen's Uitgeversmaatschappij (Version FR: Boccade, Le
Décaméron
, traduction par F. Reynard, G. Charpentier
et Cie, Éditeurs, 1884) (http://fr.wikisource.org/wiki/
Le_D%C3%A9cam%C3%A9ron).
7.
Bultinck John, De Bekoring van St.Antonius, Openbaar
Kunstbezit Vlaanderen, 14, 1969
d'
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