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2013
reprit connaissance, il décida de retour-
ner au tombeau pour y prier. Il y reçut
à nouveau la visite du diable et de ses
démons, qui avaient à présent pris
les traits d'animaux craintifs. Lorsque
Dieu fit montre de sa présence en ou-
vrant le toit et en dirigeant un rayon
de lumière sur Antoine, les démons
disparurent. Antoine se sentit alors
plus fort, il s'enfonça plus profondé-
ment dans le désert et y trouva une
coupe d'argent que le diable avait dé-
posée pour lui. Mais Antoine comprit
la supercherie et prouva sa maîtrise de
lui-même en délaissant cette coupe.
Après cette dernière tentative, le
diable le laissa en paix pour de bon
(Figure 1).
Antoine recherchait délibérément des
lieux où il pouvait s'attendre à rencon-
trer des démons. Le désert était en ef-
fet connu pour ses étranges créatures.
Voici une description typique des êtres
étranges que vous pouvez y rencon-
trer, donnée par le biographe de Paul,
le Père de l'Église Jérôme, dans la Vita
Pauli
, lorsqu'Antoine se rend chez Paul,
errant à travers le désert, et ne sait pas
précisément où habite celui-ci (2.§ VI):
Comme il achevait ces paroles, il (An-
toine) vit un homme qui avait en partie
le corps d'un cheval et qui était comme
ceux que les poètes nomment Hippo-
centaures. Aussitôt qu'il l'eut aperçu,
il arma son front du signe salutaire de
la croix et lui cria: «Holà! en quel lieu
demeure ici le serviteur de Dieu?» Alors
ce monstre, marmottant je ne sais quoi
de barbare et entrecoupant plutôt ses
paroles qu'il ne les proférait distincte-
ment, s'efforça de faire sortir une voix
douce de ses lèvres toutes hérissées de
poil, et, étendant sa main droite, lui
montra le chemin tant désiré; puis, en
fuyant, il traversa avec une incroyable
vitesse toute une grande campagne et
s'évanouit devant les yeux de celui qu'il
avait rempli d'étonnement. Quant à
savoir si le diable, pour épouvanter le
saint, avait pris cette figure, ou si ces
déserts si fertiles en monstres avaient
produit celui-ci, je ne saurais en rien
assurer
(Figure 2).
Antoine n'était ap-
paremment pas vraiment étonné de la
présence de ce centaure dans le désert.
Une telle chose est plutôt prévisible
en ces lieux. Antoine s'adresse égale-
ment à l'étrange créature comme s'il
en rencontrait chaque jour. Mais pour-
tant, il ne reste pas totalement dénué
d'étonnement.
Il est connu qu'en règle générale, la
faim, et plus précisément le manque
de protéines, peut non seulement pro-
voquer des hallucinations sensorielles,
mais peut également engendrer une
illusion et des rêves érotiques (Figure 3).
Même s'il est clairement question de
diables dans les descriptions d'Athanase
et d'Évagre, les dessins et les peintures
représentant les tentations de Saint
Antoine furent néanmoins davantage
marqués par un caractère érotique. Il
ne s'agissait plus seulement de figures
diaboliques tentant de le séduire, mais
de plus en plus de femmes nues et
séduisantes y faisaient leur apparition
(Figures 4 et 5) (3).
Grâce aux nombreuses représenta-
tions et peintures illustrant les tenta-
tions de Saint Antoine, nous sommes
non seulement capables de donner un
aperçu de l'évolution de la peinture
entre les 15
e
et 20
e
siècles, mais nous
constatons également une nette mé-
tamorphose des créatures diaboliques
et monstrueuses en femmes belles,
voluptueuses et surtout séduisantes.
Figure 2: Saint Antoine et le centaure. Dessin, Luini
Bernardino, École lombarde, Louvre, Paris.
Figure 3: La tentation de Saint Antoine, l'ermite, par
David Teniers le Jeune (1610-1690), Rijksmuseum,
Amsterdam.
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